Édition : « tirer au plus loin l’élastique de la curiosité du lecteur » !
04 MAI 2026 | 10ème anniversaire des éditions Anamosa - 100ème émission Terrain Social
En France, le livre est un produit à part ! Le monde de l’édition y est ancien, divers et reconnu. Depuis une vingtaine d’années, l’économie du livre connaît un emballement sans précédent. Plus récemment encore, l’indépendance des maisons d’édition est remise en cause par l’intégration et la concentration dans des structures de diffusion, elles-mêmes, aux mains de quelques milliardaires aux intentions peu louables.
Quels dangers pour la diversité du livre ? Quels risques une concurrence effrénée fait-elle courir aux petits éditeurs ? Ne faut-il pas casser les empires éditoriaux, par une loi anti-trust ? N’assistons-nous pas à l’avènement du conformisme, première marche d’une fascisation des esprits ?

Chloé Pathé, fondatrice et directrice d’Anamosa
« Tenir ! “L’utopie pourrait alors consister en une pratique de la ruse souriante et radicale, en une contestation globale qui se déploie en particulier quand il n’y a plus ou pas assez de marges de manœuvre.” Les mots de Thomas Bouchet dans son essai Utopie ouvrent un possible par l’écriture/la lecture quand tout autre recours pour inverser la marche du réel semble épuisé . Et, comme Antonio Gramsci l’écrivait de sa prison sous le fascisme, à peu près ainsi : “Le pessimisme de la raison oblige à l’optimisme de la volonté” .
Tenir, éditer, lire, se lier, rire… »
“En amont de l’existence d’un livre, c’est un désir qui gouverne, une volonté de publier. C’est-à-dire de faire savoir, de faire connaître. Tout le reste est subordonné à ce dessein.”


Frantz Olivié est historien et éditeur. En 2000, il a cofondé avec Charles-Henri Lavielle les éditions Anacharsis.
Il enseigne aussi dans le Master Lettres – Parcours Monde du livre (Aix Marseille Université). Il publie aux éditions Anamosa, dans l’indispensable collection « Le mot est faible« , un titre très politique : Édition.
Les récents soubresauts que connaît le monde de l’édition -la “ténébreuse affaire” Grasset*, pour tout dire- dissimulent les véritables ressorts de l’économie du livre (diffusion/distribution, système des offices, péréquation, rotation des ouvrages,..)
Dans Édition, Frantz Olivié nous donne à voir et à comprendre les mécanismes déréglés qui mènent au plus grand péril ce petit monde : “Je tiens pour acquis les méfaits bien connus de la concentration des sociétés d’édition. La prime donnée par un industriel breton obscurantiste militant à un cancre universel dont le public s’arrache les âneries nauséabondes est parfaitement révoltante.”
Il s’emploie, alors, avec une précision redoutable, non sans humour, à en définir chaque étape : de l’idée (un choix souverain) germant dans l’esprit de l’éditeur.trice au produit fini, le livre sur les tables des librairies !
“Choisir librement suppose un acte volontaire dénué de toute influence, une décision prise par arbitraire. Il ne s’agit plus ici de publier en raison d’une mode, pour fabriquer des salaires, flatter un ego ou obtenir des dividendes, ni jouer de la péréquation. Mais d’exécuter un geste gratuit répondant à un sentiment d’impérieuse nécessité.”
Tout soudain, le vertige nous saisit, tout à la fois, par le nombre de nouveaux titres (50 000 chaque année) et, conséquemment, les quantités produites (600 millions de volumes) !
Et l’auteur d’avouer : “Faire un livre, quelle qu’en soit la raison, c’est rajouter à l’entassement”.
Le crime est ailleurs : “la surproduction et le conformisme. L’un et l’autre témoignent d’une économie qui se rigidifie…” ! Les grands groupes de diffusion, intégrés aux empires éditoriaux, Bolloré (Médias français : qui possède quoi, Acrimed) n’est pas le seul en cause, produisent du “même” ad nauseam ! Ce conformisme est le terrain préparatoire à la fascisation des esprits.
Dès lors, résister ne réside pas seulement dans l’édition indépendante, mais dans “l’édition de création, laquelle est nécessairement indépendante.”
Lecteur.rices, auditeur.rices, Terrain Social vous convie à méditer les principes qui gouvernent l’éditeur de création qu’est Frantz Olivié : “Faire un livre, c’est s’efforcer de mettre en cohérence l’œil, la main et l’esprit, d’harmoniser l’ensemble avec en tête l’agrément des usagers.”
Et de vous armer pacifiquement de mots contre la logorrhée médiatique ! Il est plus que jamais nécessaire de “recharger les mots”, mission des éditions Anamosa, dans l’indispensable collection “Le mot est faible” !
Terrain Social, aujourd’hui, se range aux côtés de « l’édition indépendante de création » et de celles et ceux qui la font vivre ! Un acte politique !
Entretien par Hugues Chevarin
* Un choix assumé d’articles sur la “ténébreuse affaire” Grasset !
- Affaire Grasset : retour sur une triste farce (Blast)
- Les fruits et les fleurs de la concentration éditoriale, 16 avril 2026| L’Ordre médiatique, AgonE.
- Affaire Grasset : la relation auteur‑éditeur, une ressource précieuse et menacée, The Conversation, 27 avril 2026
- Cher.es auteur.ices, À vous qui quittez aujourd’hui Grasset avec bruit et fracas [Désarmer Bolloré] paru dans lundimatin#517, le 28 avril 2026

