L’anti-féminisme, tremplin vers l’extrême droite ?
01 JUIN 2026
Depuis plusieurs années, les contenus « antiféministes », aussi qualifiés de « virilistes » ou « masculinistes », prolifèrent sur les réseaux sociaux, portés par des figures médiatiques comme Andrew Tate. Défendant une vision du monde où les hommes seraient dominés par une société féminisée et contrôlée par les femmes, ces mouvances ultra violentes se structurent autour de forums, de retraites et de formations qui génèrent des milliers de dollars chaque mois pour leurs organisateurs.
Cette vision essentialiste des rapports entre les hommes et les femmes constitue souvent une porte d’entrée vers d’autres idéologies réactionnaires : racisme, homophobie, antisémitisme ou encore islamophobie. « L’antiféminisme n’est pas seulement du sexisme, c’est une vision du monde« , explique notre invité, Tristan Boursier, docteur en science politique de l’Université de Montréal et de Sciences Po Paris. Une vision du monde qui constitue une porte d’entrée vers l’engagement politique d’extrême droite.

Violaine Rey, journaliste de l’Onde Porteuse : J’aimerais que l’on débute avec un point d’ordre sémantique, on parle fréquemment de « masculinisme », d’autres emploient les termes « virilisme » ou « antiféminisme ». Quels termes utiliser et à quoi font-ils référence ?
Tristan Boursier, docteur en science politique : Moi, j’utilise le terme antiféminisme. C’est le terme le plus utilisé dans la recherche et le plus générique. Donc l’antiféminisme, minimalement, c’est l’opposition au féminisme dans toute la pluralité qu’il peut recouvrir. Le masculinisme, c’est une sous-catégorie de l’antiféminisme, c’est une forme d’opposition particulière qui considère que la société aujourd’hui serait dominée par les femmes et que les hommes seraient désavantagés et qu’il faudrait donc aider les hommes à retrouver plus de pouvoir.
Le Haut Conseil à l’Égalité entre les hommes et les femmes, dans son rapport du 21 janvier dernier, lui parle de « menace masculiniste », je cite le document. En ce qui concerne la France, quels sont les indicateurs qu’il faut aujourd’hui scruter de près et qui permettent de constater ce danger et son évolution au fil du temps ?
Le masculinisme, ce n’est pas seulement de la misogynie. Il peut se manifester par la misogynie, par des insultes. Mais c’est aussi une idéologie politique et comme toute idéologie, elle voyage à travers les discours, à travers les valeurs. Donc ce qu’a fait le Haut Conseil, c’est poser des questions aux Françaises et aux Français pour mesurer quelle est la part des valeurs masculinistes qui circulent dans la société. Le Haut Conseil parle de sexisme hostile et de sexisme paternaliste. Le sexisme hostile, c’est vraiment la forme la plus violente de sexisme, c’est-à-dire qu’on ne va pas seulement considérer que les femmes sont des êtres inférieurs qu’il faudrait protéger, d’où le mot paternaliste, mais aussi qu’elles sont des menaces, et donc on peut justifier des violences contre les femmes.
Ce qu’a fait le Haut Conseil, c’est poser toutes sortes de questions pour essayer de mesurer ce niveau d’hostilité dans la population.
Et ce qu’on constate, c’est que ce niveau d’hostilité augmente. Pour preuve, le mot « masculiniste » a longtemps été utilisé par les militantes féministes pour nommer, de manière évidemment péjorative, les défenseurs de la domination masculine. Il est aujourd’hui revendiqué par ses partisans se disent en lutte contre une société qui serait féminisée, dominée, contrôlée par les femmes.
Est-ce que ça dit beaucoup de la façon dont les idées antiféministes gagnent du terrain et deviennent finalement acceptables, audibles ?
L’antiféminisme est très adroit. Certains d’entre eux assument le combat politique. On peut même trouver des documents, des extraits vidéos où ils expliquent de leur stratégie. Une de ces tactiques a été décrite notamment par la chercheuse Mélissa Blais. Ça s’appelle la symétrisation ou la technique du retournement. C’est-à-dire qu’on va désigner comme ennemis ce qui, dans le sens commun, est désigné comme les défenseurs de l’égalité. Les vrais antiféministes, ce sont les féministes. Les vrais racistes, ce sont les antiracistes, etc.
Par cette tactique du retournement, on va aussi essayer de perturber notre échelle de valeurs en modifiant le vocabulaire commun. Par exemple, une des branches de l’antiféminisme, c’est des organisations anti-avortement. Elles vont reprendre un vocabulaire qui a été développé par des organisations féministes qui défendaient le droit à l’avortement pour brouiller les femmes qui cherchaient l’information dans le cadre d’un avortement éventuel.
Les premières études qu’on a sur le sujet montrent que ça [l’antiféminisme] peut être le début d’un couloir de radicalisation vers l’extrême droite et vers même le suprématisme blanc (…) une fois que cette inégalité est bien intégrée dans l’esprit de ces personnes-là, il est plus facile de faire le pas et d’accepter d’autres inégalités, y compris celles entre les supposées races.
Tristan Boursier, docteur en science politique
Dans un article que vous co-signez aux côtés de votre consoeur Océane Corbin dans The Conversation, vous écrivez : « l’antiféminisme n’est pas que du sexisme, c’est une vision politique du monde ». Une vision politique qui rassemble différents groupes (religieux, antiféministe donc, identitaire, nationaliste) qui s’allient contre un ennemi commun : c’est le féminisme, ce sont les femmes.
L’antiféminisme permet de dangereuses coalitions. Est-ce qu’on peut dire qu’il constitue aujourd’hui une antichambre de l’extrême droite, des extrêmes droites ?
Les premières études qu’on a sur le sujet montrent que ça peut être le début d’un couloir de radicalisation vers l’extrême droite et vers même le suprématisme blanc, ce que j’ai observé dans mes propres recherches. En fait, l’idée est assez simple, c’est-à-dire que quand une personne va commencer à consommer des contenus antiféministes, elle va commencer à accepter que les inégalités entre les hommes et les femmes sont non seulement soi-disant naturelles, mais en plus normales et qu’il faudrait les prendre comme modèle pour organiser politiquement, économiquement, socialement notre société. Et de fil en aiguille, certaines de ces personnes-là vont aller vers des contenus plus extrêmes, plus explicitement masculinistes qui vont désigner les femmes comme ennemies, comme hostiles.
Et une fois que cette idée, cette inégalité est bien intégrée dans l’esprit de ces personnes-là, il est plus facile de faire le pas et d’accepter d’autres inégalités, y compris celles entre les supposées races.
Et donc ce qu’on va voir, c’est des discours inégalitaires qui vont intersectionner une vision du monde avec plusieurs ennemis, avec plusieurs inégalités. C’est des choses qu’on trouve beaucoup dans les discours « incels ».
Les « Incels », qui veut dire en français « célibataires involontaires », reprochent beaucoup de choses aux femmes, les déshumanisent, mais leur plainte principale, c’est de ne pas avoir accès au corps des femmes, qui selon eux, leur serait un droit évident. Et une des explications qu’ils donnent, c’est que les hommes noirs ont plus accès au corps des femmes blanches. Donc il y a une lecture racialiste aussi, c’est pas seulement antiféministe.
Cet antiféminisme représente une menace sociale, une menace antidémocratique qui s’appuie aussi sur un vrai modèle économique, puisqu’il existe des retraites, des abonnements payants qui soutiennent le développement de cette pensée. Ce contenu antiféministe, il se répand notamment sur internet et sur les réseaux sociaux et le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes préconise, dans son fameux rapport de début janvier, un renforcement des actions de l’ARCOM et de PHAROS.
Est-ce que ce sont des actions qui sont suffisantes, adaptées à la lumière de ce que vous nous décrivez, qui est extrêmement tentaculaire et surtout qui se joue sur plusieurs continents ?
Oui, il y a un vrai modèle économique autour de certains antiféministes qui sont les plus populaires et donc qui ont plus de succès, y compris monétaires. La BBC avait estimé qu’Andrew Tate, qui est sans doute l’antiféministe masculiniste le plus connu, se faisait plusieurs millions par mois. C’est une estimation.
Le HCE demande plus de transparence du point de vue des algorithmes. C’est déjà quelque chose qui est dans la loi européenne, avec le Digital Services Act, mais qui n’est pas vraiment appliqué. Personnellement, je trouve que le HCE met le doigt sur des choses intéressantes, notamment en termes d’éducation, de régulation, mais elle ne va pas assez loin parce qu’elle ne remet pas directement en cause le modèle économique des plateformes et des acteurs qui portent les discours masculinistes.
Tant que les discours hostiles, de haine, que ce soit envers les femmes, envers les féministes ou d’autres groupes, seront des discours rentables sur les plateformes, on va forcément les voir réapparaître.
Violaine Rey