L’effondrement du vivant, une extinction massive sans solution ?
26 MAI 2026
À l’occasion de la « Journée Internationale pour la Biodiversité », Marie Guinard a reçu les deux auteurs de l’ouvrage « L’effondrement du vivant », publié aux Presses Universitaires Blaise Pascal : Stéphane Herbette est professeur des universités en biologie végétale à l’université Clermont Auvergne. Il étudie la résistance des arbres à la sécheresse et les impacts du changement climatique.
Christian Amblard est docteur d’état en sciences naturelles, directeur honoraire au CNRS dans le domaine de l’hydrobiologie.
Ses recherches se sont centrées sur le rôle de la biodiversité microbienne dans le fonctionnement des systèmes aquatiques.

La biodiversité est composée de trois composantes :
La diversité génétique des espèces évite la consanguinité et permet à une espèce d’être plus résistante aux changements de son milieu. À l’inverse, une diminution de la diversité génétique augmente le risque d’extinction.
La diversité des espèces est évaluée à partir du nombre d’espèces présentes sur un territoire donné, mais aussi du nombre d’individus appartenant à une même espèce sur ce territoire.
La diversité des écosystèmes désigne la variété des habitats naturels, des peuplements et des interactions qui existent entre eux.
Ces trois composantes sont interdépendantes, tout comme leur protection.
Il s’agit d’un système fonctionnel : la biodiversité va bien au-delà des gènes, des espèces et des écosystèmes. Elle constitue un réseau d’interactions qui permet le fonctionnement du vivant et, par conséquent, celui de notre planète.
Dans l’histoire de la vie sur Terre, il y a eu cinq extinctions massives. Au cours de ces cinq périodes, 30 à 50 % des espèces ont disparu. À chaque fois, les causes étaient naturelles : collision avec des corps célestes, très forte activité volcanique, changements climatiques liés à ces phénomènes ou encore coextinction, c’est-à-dire la disparition d’espèces entraînée par celle d’autres espèces avec lesquelles elles entretenaient des relations étroites.
La biodiversité n’est pas statique : elle évolue au fil du temps. Une espèce apparaît, se développe puis disparaît. Naturellement, une espèce disparaît après 5 à 10 millions d’années d’existence.
Aujourd’hui, nous sommes en pleine sixième extinction de masse des espèces : contrairement aux précédentes, les causes sont liées aux activités humaines et le rythme des extinctions est beaucoup trop rapide.
Au cours des 65 derniers millions d’années, le taux d’extinction était de l’ordre d’une espèce par an pour un million d’espèces. Aujourd’hui, ce taux est 100 à 1 000 fois plus élevé.

Le constat des scientifiques
En 50 ans, on observe un déclin de 73 % des effectifs des espèces de vertébrés sauvages.
En 30 ans, on constate une chute de 78 % des effectifs d’insectes volants.
En 25 ans, en France, les effectifs d’oiseaux ont diminué de 55 %.
Actuellement, 30 % des races de bétail sont au bord de l’extinction.
La diversité des cultures a déjà subi une diminution de 75 %.
Plus d’une espèce d’arbre sur trois dans le monde est menacée d’extinction.
Pour résumer, une espèce végétale ou animale disparaît toutes les 20 minutes, soit plus de 26 000 espèces par an. La moitié des espèces vivant sur Terre pourrait avoir disparu d’ici 2100. Et 75 % des espèces de mammifères ainsi que 70 % des plantes pourraient disparaître dans les deux prochains siècles.
Les causes et quelques solutions
La destruction des habitats par l’agriculture intensive, l’urbanisation, les industries extractives ou encore les transports constitue la première cause de l’effondrement du vivant. Pourtant, des solutions existent. Il faut préserver un maximum de variétés végétales et animales agricoles afin de pouvoir adapter notre agriculture aux changements climatiques. Il est également nécessaire de protéger et de restaurer les zones humides, comme les tourbières, car elles stockent près de 30 % du CO₂ présent dans les sols mondiaux. Pour éviter les engrais azotés chimiques, nous pouvons favoriser la rotation des cultures, notamment avec des légumineuses (lentilles, pois…). Ces plantes fonctionnent avec certaines bactéries du sol qui se fixent sur leurs racines afin d’extraire l’azote de l’atmosphère et de le fixer dans le sol, ce qui nourrira les cultures suivantes. Il faut aussi ralentir la bétonisation des sols.
La pollution généralisée de l’eau, des sols et de l’atmosphère est également l’une des principales causes de cette sixième extinction. La plupart des produits chimiques utilisés par l’agriculture sont solubles dans l’eau. Cela signifie que l’on retrouve ces substances toxiques dans les sols, dans les cours d’eau, mais aussi dans les pluies. Une récente étude franco-italienne révèle que la pluie au sommet du puy de Dôme contient 32 produits chimiques, dont certains sont interdits depuis plus de 30 ans. En France, 20 % de la population boit une eau non conforme aux critères de qualité, principalement à cause des pesticides.
La surexploitation des écosystèmes, notamment dans les milieux marins et forestiers, constitue une autre menace majeure. Aujourd’hui, 70 % des stocks de poissons marins sont surexploités. De plus, certaines techniques de pêche, comme le chalutage, détruisent fortement les fonds marins. Il serait également préférable d’abandonner les plantations d’arbres en monoculture et de reboiser les forêts avec plusieurs espèces différentes. C’est la diversité des forêts qui les rend plus résilientes face au changement climatique et aux incendies.
La destruction directe des espèces par la chasse, le piégeage et le braconnage est aussi un problème important. Prenons l’exemple du renard, régulièrement chassé alors qu’il n’est pas consommé, car il est classé parmi les animaux nuisibles. Dans le massif du Sancy, certaines prairies deviennent difficilement exploitables à cause de la forte population de rats taupiers, qui créent de nombreux tas de terre empêchant l’herbe de pousser. Pourtant, dans le même temps, on élimine le renard, alors qu’il est l’un des principaux régulateurs naturels des rongeurs. Un renard peut consommer jusqu’à 5 000 rongeurs par an.
Le changement climatique est aujourd’hui si rapide que de nombreuses espèces n’ont pas le temps de s’adapter. Plus le climat se réchauffe, plus les oiseaux migrent vers le nord durant l’été. Il faudrait donc s’assurer qu’ils puissent bénéficier de milieux favorables à la survie de leurs espèces : haies, forêts diversifiées, lieux adaptés pour faire leurs nids, etc.
Les invasions biologiques représentent également un problème. C’est le cas, par exemple, de l’écrevisse de Louisiane, qui envahit certaines rivières. Il est donc nécessaire de limiter sa prolifération tout en protégeant les espèces endémiques.
Les coextinctions jouent aussi un rôle important. Par exemple, les insectes disparaissent à cause des insecticides utilisés par l’agriculture, ce qui entraîne ensuite la disparition des oiseaux insectivores dans les milieux agricoles. Une des solutions serait donc de limiter fortement l’utilisation des insecticides.
Des solutions existent déjà. Alors pourquoi si peu d’actions sont-elles mises en place pour protéger l’environnement et la santé des citoyens ? Les responsables politiques n’ont pas toujours le courage ou la volonté nécessaires pour voter des lois protégeant l’environnement face aux lobbies industriels et agricoles. De plus, les mandats politiques sont souvent courts, alors que les politiques environnementales nécessitent du temps pour produire leurs effets.
Pour accompagner la transition vers l’agroécologie, il faudrait également modifier les règles des subventions de la PAC (Politique agricole commune). Aujourd’hui, les aides financières sont principalement versées en fonction du nombre d’hectares cultivés : plus une exploitation possède de surfaces, plus elle reçoit d’argent. Il serait plus pertinent d’aider financièrement les agriculteurs qui produisent une alimentation de qualité tout en protégeant l’environnement et la santé humaine.
En tant que citoyens, nous pouvons aussi agir à notre niveau. Chacun d’entre nous devrait chercher à consommert raisonnablement et intelligemment.

Pour aller plus loin, vous pouvez trouver en librairie, le livre L’effondrement du vivant, causes et conséquences, paru aux éditions Presses Universitaires Blaise Pascal et écrit par nos invités Stéphane Herbette et Christian Amblard.
Il faut que l’on aille vers ce que l’on appelle l’agroécologie. Je pense même que c’est la plus grande cause du XXIéme siècle : arrêter l’écocide et aller vers un système qui respect le vivant.
Christian Amblard
Marie Guinard