Les petites mains du « bizness »
11 JUIN 2026 | Le trafic de drogue dans les quartiers nord de Marseille
La question du trafic de drogues est sur toutes les lèvres en France ! Il défraie la chronique avec son terrible lot de violence -parfois mortelle, mais aussi une autre violence, elle, structurelle -inégalités sociales, racisme, retient moins l’attention de médias prompts à le faire le buzz. Ce “bizness”, objet des politiques répressives de l’Etat – Interventions XXL, ou encore JUMBO, de prison de “haute sécurité” pour les patrons de réseaux -en particulier, les têtes de la DZ Mafia, doit-il être considéré comme une véritable économie, répondant aux mêmes critères d’analyse ? Comment les jeunes, qui y entrent, s’y socialisent ? Est-il possible, pour reprendre le vocabulaire de l’entreprise, d’y faire carrière ? Enfin, comment quitter le réseau et décrocher de ces sociabilités mortifères ?

© Raggedstone / Shutterstock.
« Ce qui se joue au pied des immeubles n’est jamais une simple histoire de “quartier” : c’est la traduction locale d’un système économique globalisé »
Khadidja Sahraoui-Chapuis, docteure en sociologie, développe une démarche qui articule intervention de terrain et production de savoirs. Elle travaille depuis 1999 sur les questions de drogues à partir d’une approche de santé et mène des recherches sociologiques sur les trafics et leurs effets sociaux, notamment à partir de terrains situés dans les quartiers nord de Marseille.
Elle publie, aux éditions La découverte, Les prolétaires du bizness, Dans l’ordinaire des trafics de drogue.
« Les sciences humaines et l’intervention sociale ont cela en commun : la connaissance de l’objet demande temps, patience et rigueur. Le trafic de drogue n’y échappe pas. ».
Cette enquête, dans sa dimension hors norme, nous offre d’approcher au plus près les personnes engagées dans le trafic -guetteur, revendeur, gérant, voire patron de réseau-, leur parole, leurs souhaits, leurs espoirs, et bien entendu leur déception, tant la dureté de cet univers, la violence systémique qu’il génère, brisent de vies humaines.
Khadidja Sahraoui-Chapuis est à l’écoute de ce monde qui n’est en rien éloigné du nôtre. Il repose sur une division toute capitaliste du travail. Le bizness, comme toute activité à sa hiérarchie, ses méthodes de recrutement et de gestion, sans compter ses sanctions graduées par l’usage d’une terrible violence. Elle montre tous les ressorts d’une socialisation des individus -se rendre au travail, faire ses heures, percevoir un salaire (de misère), loin des représentations de vie facile dans une économie qui n’a rien de parallèle.
Ce trafic, mis tout en haut des priorités de l’État et de ses politiques de sécurité, ne fait que s’accroître ! Toutefois « les habitants des cités ont pu observer, souvent au quotidien les opérations de police et leurs dispositifs répressifs, parfois spectaculaires. Parmi toutes ces mesures celle qui a eu le plus d’impact sur les territoires et sur les acteurs locaux […] est sans doute « l’approche globale », lancée à Marseille en décembre 2012 par le ministère de l’Intérieur. Sa mise en œuvre montre clairement que le trafic de drogue est devenu un enjeu central des politiques publiques, s’inscrivant dans un paradigme sécuritaire… »
Marseille illustre particulièrement cette dynamique : la ville agit comme un véritable baromètre des stratégies mises en œuvre. »
De la violence des réseaux à la violence de la réponse étatique, le problème du trafic de drogue et des destins qu’il charrie reste entier. Seule une approche plus sensible à hauteur de vies humaines semble devoir être mise en œuvre. Les prolétaires du bizness, dans l’ordinaire des trafics de drogue est une des clés de compréhension indispensables à la prise de décision.
Laissez de côté vos préjugés, vos idées reçues, souvent forgés par les médias mainstream, à coup d’émissions racoleuses et si peu journalistiques et de déclarations à l’emporte-pièce des ministres successifs de l’Intérieur. Cette enquête vous mène des pieds d’immeuble au carrefour des rues de la cité, mais aussi dans l’intimité des familles souvent déchirées, non pour faire monter votre taux d’adrénaline, mais bien plutôt faire appel à votre réflexion sur la base de faits établis et vérifiés.
Terrain Social, avec la sociologue Khadidja Sahraoui-Chapuis, vous invite à regarder en face le sort des petites mains du trafic de drogue.
Entretien par Hugues Chevarin
