Police républicaine : « On voit toutes les dérives que l’extrême droite peut engendrer »
14 SEPTEMBRE 2026
La semaine dernière, Midi Libre révélait des enregistrements émanant des caméras embarquées de la police municipale de Carcassonne. Durant de longues minutes les propos racistes, sexistes, homophobes et complotistes s’enchainent. Les quatre policiers, dont le plus véhément était membre du service d’ordre de Jordan Bardella, ont été radiés.
Aujourd’hui encore, une nouvelle affaire éclate : toujours à Carcassonne, des policiers municipaux et nationaux ont, cette fois, été filmés le 21 juin dernier lors d’une altercation avec un passant, qui décédera 13 jours plus tard d’un arrêt cardiaque. Une enquête pour violences volontaires a été ouverte.
Face à la radicalisation et la montée en violence de la police de proximité, désormais armée, certains prennent la parole et défendent une police républicaine, qui ne cédera pas aux sirènes de l’extrême droite.
Entretien avec Jean-Louis Arajol, ancien haut fonctionnaire, major de police à la retraite et figure historique du syndicalisme policier français, qui milite activement pour la défense et la refondation d’une police républicaine.

Brice Chauvet, journaliste de l’Onde Porteuse : Que ce soit dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la culture mais aussi de la justice ou de l’intérieur, de nos jours, tout le service public est en crise. A ce propos, sur le site de l’association “Police République citoyenneté”, est paru, en date du 8 juin 2026, un communiqué de presse intitulé “La justice à bout de souffle”.
Aujourd’hui toutes les politiques publiques sont calquées sur le modèle américain, ultra libéral, qui est aux antipodes du modèle républicain ! Il fût une époque où vous aviez des hommes politiques qui disaient très clairement qu’il fallait privilégier le service public de sécurité et qui s’opposaient à la municipalisation des forces de sécurité. Il peut y avoir des dérives s’il n’y a pas un contrôle républicain qui va pouvoir, demain, dire « là il y a une entorse à l’éthique et au principe de la République » et qui va pouvoir, s’il le faut, dissoudre la police municipale.
Demain, imaginez que nous arrivions à une situation qui voit l’extrême droite au pouvoir, on voit toutes les dérives que cela peut amener. Demain, association d’autodéfense, après demain, elles sont déjà dans l’ombre, des milices ultranationalistes qui sortiront du bois et qui seront peut-être une nouvelle forme de SA (Section d’Assaut). Tout ça est un danger terrible pour la démocratie et c’est un système en plus qui est inégalitaire parce que le citoyen il paie un impôt.

En contrepartie, l’État se doit d’assurer sa sécurité. S’il paie en plus un impôt au niveau local, il y a une démarche déjà qui est inégalitaire parce qu’il y a des communes qui peuvent se payer des olices municipales et d’autres qui ne le peuvent pas. Et puis il y a ceux qui ont encore plus d’argent qui pourront se payer des sociétés privées, de sécurité, de gardiennage, etc.
Donc on est sur un modèle qui est totalement dangereux, inégalitaire et qui en plus est complètement inefficace.
Cette paupérisation vaut pour tous les services, pour la santé, pour l’éducation nationale, pour la justice, parce que c’est une logique d’un système qui est aux antipodes du modèle républicain que nous, nous voulons défendre.
BC : Pour la construction d’une police républicaine fière de ses valeurs et pour une société plus sûre et équitable, quelles sont les actions que vous avez pu faire dans le passé qui reflètent votre engagement ?
On a pris des positions sur tous les sujets et on le fait régulièrement.
Par exemple pour les législatives, aux dernières législatives, prendre une position tous ensemble contre l’extrême droite.
Moi je l’ai fait au titre de PRC (Police République Citoyenneté), je crois qu’à l’époque, la FSU intérieure avait accepté de le faire. Contre les fachos, il faut qu’on se serrent les coudes, il faut qu’on se rassemble.
À l’époque du CNR, du Conseil National de la Résistance, c’était pas simple, mais les Franmac, les Cocos, les Socialos, les Résistants, les Gaullistes, ils ont tous su se mettre ensemble pour combattre les nazis, pour combattre Pétain.
Ce dont ne se rendent pas compte, les gens aujourd’hui, et encore moins les policiers qui croient que si Le Pen arrive au pouvoir, ils vont avoir tous les droits, que tout va leur être permis : vous rêvez, c’est vous qui allez vous retrouver tout seul sur le banc des accusés dans les tribunaux, parce que la justice sera toujours là, parce que la Cour européenne des droits de l’homme sera toujours là. Et heureusement, et puis il y aura aussi le peuple, vous l’oubliez le peuple, mais le peuple ne se laissera pas mener par la gâchette ou la matraque comme ça. Ce n’est pas vrai.
La société française elle est républicaine. Et ce qui fait qu’aujourd’hui, vous avez des gens qui votent facho, c’est aussi le fait qu’il y a eu cette fameuse ère des reniements à laquelle je fais allusion dans mon livre, et que ceux qui étaient censés défendre les valeurs de la République les ont piétinés carrément au pied. Alors que s’ils avaient été fermes sur ces valeurs, nous n’en serions pas là aujourd’hui.
Notre but, c’est de travailler à cette refondation syndicale, au maillage de ce réseau de résistance qui est essentiel aujourd’hui par rapport au danger qui se présente devant nous, l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Ce que nous aimerions, c’est qu’on puisse arriver à construire une refondation syndicale républicaine. Et Police République Citoyenneté a été aussi créée pour ça. Il devait être un peu un sas de transition pour tous ces policiers républicains qui existent et qui voudraient retrouver une nouvelle dynamique syndicale comme elle pouvait exister au SGP.
BC : Dans votre dernier livre, « Insécurité, état d’urgence » paru aux éditions Héraclès, vous exposez 60 propositions qui visent à repenser notre modèle de sécurité publique.
Oui, par exemple, c’est le maintien de l’ordre et la formation.
Nous, par exemple, on propose que cette formation soit déjà allongée. Qu’il y ait un tronc commun de formation entre tous les grades de la police nationale. Mais nous proposons aussi d’intégrer dans la formation initiale du gardien de la paix, l’histoire de la police républicaine et l’éthique.
Le nouveau code de déontologie qui est maintenant en commun avec la Gendarmerie nationale doit être revu, remodelé, repensé et surtout appliqué, donc enseigné aux policiers républicains. Nous souhaitons aussi que dans ces formations initiales puissent intervenir des associations reconnues par un organisme que l’on appellerait le Haut Conseil de la déontologie policière. Je rappelle que ce Haut Conseil existait. Et bien, nous nous proposons la restauration de ce Haut Conseil qui travaillerait sous contrôle d’une commission permanente à l’Assemblée nationale. Ce Conseil, autoriserait certaines associations, alors je pense notamment à la Ligue des droits de l’homme évidemment, de venir intervenir au sein des écoles de police et des académiques de police. Voilà pour ce qui concerne la formation.
Et pour ce qui concerne le maintien de l’ordre, je vais citer une proposition qui me parait essentiel. La mise en place d’une nouvelle doctrine du maintien de l’ordre, basée sur une doctrine de paix et non pas une doctrine de guerre, en accord avec les lois et règlements définis par l’ONU. Et c’est ce que nous essayons de faire comprendre aussi à nos collègues : vous êtes issus du peuple, vous êtes là pour défendre le peuple, pas pour l’asservir et pas pour appliquer une politique antisociale dont vous êtes aussi les victimes.
BC : Abordons maintenant le sujet du manifeste contre la manipulation mentale médiatique et en faveur de la liberté de la presse.
La liberté d’informer est une liberté fondamentale. Il n’y a pas de démocratie sans l’information.
Et un journaliste ne doit pas être inquiété parce qu’il fait son travail, mais il doit être même protégé. Nous nous battons donc pour la liberté de la presse, parce que nous considérons que c’est une liberté fondamentale pour une démocratie, que la démocratie doit être rendue vivante tous les jours par les conseils citoyens, par la démocratie participative, par une presse qui ne soit pas sous le monopole d’une seule personne, qui soit une presse libre qui puisse s’exprimer et nous informer.
BC : Dans ce même numéro, [de la Gazette de l’association Police République Citoyenneté] un article nous parle d’une proposition de réforme de l’IGPN et d’un transfert de ses missions de contrôle aux défenseurs des droits qui seraient placés sous l’autorité directe du Haut Conseil.
La police a tout à gagner d’un outil garantissant la transparence dans les missions de contrôle qui la concernent.
L’IGPN, aujourd’hui, qu’on le veuille ou pas, structurellement elle aura toujours contre elle une suspicion permanente de dépendance au ministère de l’Intérieur. Donc nous, nous disons qu’il ne faut pas supprimer l’IGPN, il faut la réformer, il faut qu’il y ait une instance qui soit totalement indépendante du ministère de l’Intérieur. En tout cas, cette transparence et ce contrôle indépendant de la profession nous paraît fondamental et effectivement indispensable.
Un entretien réalisé par Brice Chauvet