Sans-papiers : écrire pour faire droit !
10 SEPTEMBRE 2026 | Produire une contre bureaucratie
Les sans-papiers, soumis à la folie graphomaniaque de l’administration française, sont sommés de produire de l’écrit pour faire valoir leurs droits !
Depuis le début des années 70, les juristes du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés) ont donc mis leur expertise au service des migrants. Ils ont reçu des milliers de lettres de demande de conseils qui donnent à voir l’ordinaire de l’immigration en France, reflet des soubresauts de la géopolitique et du durcissement des politiques migratoires !
A quelle catégorie appartiennent-elles -celle des archives de l’infamie- ? Que disent-elles de la condition des migrants ? La dématérialisation des procédures fait-elle courir de nouveaux dangers aux immigrés sans-papiers ? La force reste-t-elle au droit ?

Une personne étrangère vivant depuis quinze ans en France demande de l’aide pour constituer un dossier de pièces justificatives lui permettant d’entreprendre des démarches de régularisation (mai 2005) © archives de la permanence du Gisti, avec l’aimable courtoisie des éditions Anamosa.
“ Ces missives sont ainsi les archives de l’entrecroisement singulier des différentes facettes d’un sujet et ne pas les appréhender comme un tout participe d’une négation de ce qu’est la condition des personnes étrangères en France.”
Philippe Artières est historien du contemporain. Directeur de recherches au CNRS, membre de l’Iris – Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux de l’EHESS à Paris-Condorcet, il a consacré une partie de ses travaux aux soulèvements des Années 68 et à leurs archives dans une perspective foucaldienne, s’attachant à mettre en évidence les modes de subjectivation à l’œuvre dans ces événements.
Il a en particulier co-dirigé avec Michelle Zancarini-Fournel, 68, une histoire collective (La Découverte, 2008/2018), coordonné La Révolte de la prison de Nancy ‒ 15 janvier 1972 (Le Point du Jour, 2013), Attica USA 1971 (Le Point du Jour, 2017) et écrit Le Peuple du Larzac. Une histoire de crânes, sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis (La Découverte, 2021). La mine en procès. Fouquières-lès-Lens 1970 (Anamosa, 2023) et A bout portant. Versailles 1972 (Verticales, 2024).
Il publie aux éditions Anamosa, Les papiers des sans-papiers, dans les archives du Gisti, 1993 – 2011.
Plongez-vous dans l’archive de la migration ! Voilà ce à quoi nous convie l’historien Philippe Artières, à la suite de Michel Foucault, dont on fête le centenaire, et d’Arlette Farge, et son si célèbre « Goût de l’archive« , mais une archive bien particulière : celle de la permanence du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés). Et affrontez le inique paradoxe d’obliger des sans-papiers à en produire !
“Les lettres à la permanence du Gisti… naissent précisément des difficultés rencontrées face à cette bureaucratie.”
De Charles Pasqua à Bruno Retailleau, en passant par Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Gérard Collomp, Christophe Castaner et Gérald Darmanin , tous anciens ministres de l’Intérieur, ont aggravé le sort des immigrés en France par les lois autoriraires et xénophobes. Une véritable folie graphomaniaque a saisi l’État, créant des méandres réglementaires et une inflation de documents devant servir de preuves pour obtenir des papiers (carte de séjour, CNI -Carte Nationale d’Identité).
Ce travail inédit dans ces nouvelles « archives de l’infamie », ces papiers des sans-papiers, révèle que la qualification d’infâme a une longue histoire, et combien cette qualification a connu d’évolutions. Aujourd’hui, l’infâme est celui qui se déplace sans autorisation.
“Les lettres et les papiers des sans-papiers, “ces pures existences graphiques”, ces vies de papier, participent de la perpétuation contemporaine de cette qualification.”
Philippe Artières redonne corps et visage à ces vies bousculées par l’inhumaine bureaucratie et ses rouages. Il nous oblige à voir au travers des mots des sans-papiers, parfois malhabiles, mais toujours justes, la volonté de résister ! L’appel à l’aide adressé aux juristes du Gisti est bien un acte de résistance. Faire appel au droit, aux juristes, à ces « intellectuels spécifiques » montre un autre visage de la France : celui de l’entraide et de l’accueil !
La dématérialisation des démarches depuis 2012, sous le prétexte de l’efficacité, a créé des situations ubuesques où les préfectures sont aux abonnés absents (En Essonne, les vies des étrangers suspendues au rendez-vous de la préfecture, Politis, 15 octobre 2025).
Terrain Social, avec l’historien Philippe Artières, vous propose un inhabituel voyage dans l’ordinaire de l’immigration en France.
Entretien par Hugues Chevarin
Coup de projecteur :
Qu’est-ce qu’un « sans-papiers » ? – Palais de la Porte Dorée – Musée de l’histoire de l’immigration.
Bruno Retailleau durcit la ligne sur la régularisation des sans-papiers, Le Monde, 23 janvier 2025.
Bruno Retailleau souhaite supprimer le droit du sol par référendum, Le Monde, 08 septembre 2026.
